Zahra

« Moi qui ai toujours aimé le cinéma, j’avoue que son histoire est digne d’une fiction. Si on avait voulu l’inventer, on n’aurait pas fait mieux. »

Zahra, Marie-Adélaïde, Sarah, ou encore Ayeeyo. Tous ces noms pour une personne : ma grand-mère.

Née Zahra en 1948, personne n’aurait pu imaginer quelle serait sa vie aujourd’hui. Cette vie qu’elle s’est contruite, cette famille dont elle s’est entourée. Elle qui est une petite fille du Somaliland.

Moi qui ai toujours aimé le cinéma, j’avoue que son histoire est digne d’une fiction. Si on avait voulu l’inventer, on n’aurait pas fait mieux.

Zahra est née au Somaliland en 1948, approximativement vers le mois d’avril. Ses parents étaient très pauvres et vivaient dans une habitation très modeste avec leurs enfants. Mais les enfants, dans cette région connue comme une des plus arides du monde, ils survivent difficilement. Entre la chaleur, la famine, les maladies, chaque jour est un combat. C’est dans ce contexte que Indadec, la mère de Zahra, et donc mon arrière-grand-mère, a entrepris un voyage extrêmement courageux et altruiste pour sa fille en 1950.

Ce voyage, avec la petite sur le dos en plein cagnard, on l’estime à une durée de 7 jours environ. 7 jours à pied, peut-être parfois avec de l’aide, mais on n’en sait pas tellement plus. 7 jours donc, en direction de Djibouti, un état sous autorité française à l’époque, situé au nord du Somaliland. Une fois arrivée sur place, dans la ville de Djibouti, Indadec s’est présentée à ce qu’on appelle “la Mission”. L’orphelinat local tenu par des religieuses catholiques. Son objectif ? Sauver sa fille de la famine, mais aussi d’un destin sans liberté, dans un pays où l’excision se pratique en masse.

“Nous ne pouvons pas prendre votre fille, elle est trop jeune”.

Qu’à cela ne tienne. Indadec était déterminée à sauver sa fille, à lui offrir une éducation et une vie meilleure. Elle s’est donc assise sur les marches devant l’entrée. Il fait une chaleur à tomber. Zahra est assise sur ses genoux. Assistant à cela, une religieuse est sortie pour lui apporter un peu d’eau. Mais la porte restera close. Elle restera close 5 heures. Puis, la mère-supérieure est revenue sur sa décision : “votre fille sera inscrite comme étant née en 1947”.

C’était le début d’une nouvelle vie. Zahra a alors 2 ans, mais pour l’État français, elle en a désormais 3. Elle doit également changer de prénom. Ce sera Marie-Adélaïde.

Pendant toute mon enfance, j’ai admiré ma grand-mère : plus jeune que celle de mes copines d’école, une voyageuse, drôle, la grand-mère cool que tout enfant veut avoir. C’est sûr, j’avais assez tôt compris que nous n’avions pas la même couleur de peau, mais ce n’était pas tellement un sujet pour moi. Après tout, je n’avais pas non plus la même couleur de peau que ma mère. Oui, ma grand-mère vient d’Afrique, mais c’est ma grand-mère et puis voilà. Je n’avais pas de question sur le sujet.

Jusqu’au jour où j’ai entendu des propos racistes à son encontre.

J’étais enfant et prenais conscience que des adultes jugeaient la valeur de d’autres adultes sur la couleur de leur peau.

J’étais enfant et réfléchissais déjà à ce que je pouvais faire ou dire pour contrer ces idées qui me mettaient tant en colère. Une colère que j’ai toujours. Contre le racisme en général, oui, mais aussi contre le racisme que connaît encore aujourd’hui Zahra, elle qui a toujours connu la France. Ce pays qui lui a tendu les bras, par le sacrifice de sa mère, par la bonté et l’humanité d’une poignée de femmes à Djibouti.

Cette série photo vous invite à regarder Zahra dans les yeux. Cette femme, noire, française, qui a dû tourner le dos à sa culture pour être une “bonne citoyenne”. Regarder ces photos, c’est regarder dans les yeux une femme immigrée, au-delà des statistiques et des débats sur les contrôles aux frontières. Regarder Zahra dans les yeux, c’est regarder toutes ces petites filles sur qui nous les fermons, quand leurs parents tentent avec elles de traverser la mer et meurent dans l’indifférence générale.

Cette série est dédiée à ma grand-mère, et à toutes les petites Zahra qui n’auront pas eu la même chance qu’elle.

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